Direction du projet : J. Bergé (julien.berge@scimabio-interface.fr)

Contexte et objectifs

Le Syndicat Interdépartemental du Guiers et de ses Affluents (SIAGA) a engagé un vaste programme de restauration de la continuité écologique sur un linéaire de 6,7 km du Guiers mort entre Saint-Laurent-du-Pont et Entre-Deux-Guiers, comprenant huit seuils successivement arasés ou aménagés depuis 2017. Cette étude vise à vérifier que ces travaux, et en particulier la création en 2021 d’une rivière de contournement au seuil de Moulin Neuf, restaurent effectivement la mobilité piscicole et la résilience des peuplements face aux pressions hydrologiques et thermiques dans un contexte de changement climatique.

Plus précisément, les objectifs sont de :

  • qualifier la franchissabilité du seuil de Moulin Neuf après aménagement,
  • évaluer la libre circulation des poissons sur l’ensemble du secteur renaturé
  • et analyser l’influence de la température de l’eau et des habitats sur la distribution et les déplacements des salmonidés (notamment la truite).

L’étude s’inscrit dans un panel d’actions menées à l’échelle du bassin (effacements de seuils, gestion des sédiments, amélioration de la continuité piscicole et sédimentaire) pour maintenir la biodiversité et la fonctionnalité écologique du Guiers mort.

Figure 1 : Linéaire d’étude et seuils restaurés ou équipés

Figure 1 : Linéaire d’étude et seuils restaurés ou équipés

Figure 2 : Illustration de la rivière de contournement de Moulin Neuf et du secteur renaturé.

Figure 2 : Illustration de la rivière de contournement de Moulin Neuf et du secteur renaturé.

Méthodologie

Figure 3 : Antennes implantées sur le site de Moulin Neuf.

Figure 3 : Antennes implantées sur le site de Moulin Neuf.

La méthodologie repose sur l’utilisation de la technologie RFID pour suivre individuellement les poissons marqués à l’aide de transpondeurs passifs (PIT-tags) HDX fonctionnant à 134,2 kHz, insérés par voie intra-péritonéale selon les normes de marquage biologique. Trois antennes fixes ont été implantées : deux au seuil de Moulin Neuf (entrée et pertuis de la rivière de contournement) et une en amont du secteur renaturé au niveau du site « Écoles », avec des portées de détection de l’ordre de 90–100 cm, contrôlées par des émetteurs mouchards fonctionnant toutes les 30 minutes.

Figure 4 : Trois espèces marquées : l’ombre commun, la truite fario et le chabot.

Figure 4 : Trois espèces marquées : l’ombre commun, la truite fario et le chabot.

Deux grandes campagnes de capture et marquage (2022 et 2024) ont été réalisées par pêche électrique itinérante sur différentes stations du secteur, en ciblant les principales espèces piscicoles (truite, chabot, ombre, etc.) et en adaptant la taille des PIT-tags (13 et 23 mm) à la taille des individus. Trois suivis mobiles (trackings) ont ensuite été conduits en 2022, 2024 et 2025, à pied de l’aval vers l’amont avec antennes portatives et GPS synchronisés (précision spatiale ±10 m), afin de cartographier la localisation des poissons marqués et d’estimer leurs déplacements longitudinaux.

Sur le plan temporel, l’étude couvre 1 205 jours de suivi entre 2022 et 2025, avec une succession d’étapes : étude de faisabilité et choix des dispositifs en 2021, installation des antennes en 2022, campagnes de marquage et trackings (2022, 2024, 2025), analyses hydrologiques (séries 2015–2025) et confrontation avec une cartographie thermique aéroportée (IRT 2024). Les dysfonctionnements hydrauliques de la rivière de contournement en 2023 ont nécessité une pause volontaire de 416 jours dans le suivi, complétée par une réparation de l’antenne amont au site Écoles en 2024, points clairement intégrés à l’interprétation.

Principaux résultats

Figure 5 : Résultats principaux au droit du seuil de Moulin Neuf : les truites.

Figure 5 : Résultats principaux au droit du seuil de Moulin Neuf : les truites.

Sur le plan technique, les dispositifs RFID fixes ont montré un fonctionnement globalement satisfaisant, avec des taux de détection des marques-tests supérieurs à 90% en moyenne et des portées compatibles avec le suivi de la mobilité dans l’ouvrage de contournement. Le protocole de marquage a été conforme aux exigences réglementaires (APAFIS, autorisation ministérielle) et n’a pas entraîné de mortalité post-opératoire observée lors des campagnes 2022 et 2024, ce qui valide la robustesse du marquage intra-péritonéal pour ce type de suivi pluriannuel.

Concernant la franchissabilité du seuil de Moulin Neuf, les analyses des détections aux antennes aval et amont montrent que la rivière de contournement est attractive, accessible et effectivement franchie par les truites et chabots marqués, avec des durées individuelles de franchissement compatibles avec un fonctionnement satisfaisant pour ces espèces. Les flux de détection, les distributions de tailles des poissons franchissant la passe et les chroniques de détection mettent en évidence une efficacité globale de l’ouvrage, malgré des phases d’engravement qui ont temporairement dégradé son fonctionnement en 2023.

Figure 6 : Répartition spatiale des truites détectées lors des tracking vs. la thermie du Guiers mort (étude de 2022).

Figure 6 : Répartition spatiale des truites détectées lors des tracking vs. la thermie du Guiers mort (étude de 2022).

À l’échelle du secteur renaturé, les suivis mobiles indiquent que les poissons marqués se déplacent sur plusieurs centaines de mètres à plusieurs kilomètres, franchissant les différents seuils réaménagés et exploitant l’ensemble du linéaire suivi, ce qui témoigne d’une restauration effective de la continuité piscicole sur environ 7 km. Les analyses de dispersion longitudinale montrent des trajectoires individuelles variées, avec des mouvements amont/aval répétés, et confirment la capacité des truites et chabots à coloniser les tronçons renaturés lorsque la connectivité est rétablie.

La confrontation des données RFID avec la cartographie thermique IRT met en évidence une relation forte entre la distribution des truites et les tronçons présentant des conditions thermiques favorables, en particulier en période estivale. Les secteurs thermiquement plus frais ou bénéficiant d’apports d’eaux souterraines jouent un rôle de refuges, et leur bonne connexion via la continuité restaurée apparaît essentielle pour la résilience de la population piscicole face aux épisodes d’étiage et de surchauffe.

 

Enfin, le bilan du suivi souligne à la fois les réussites et les limites de la démarche : la méthode RFID a fourni des données inédites et fines sur la mobilité piscicole, mais les dysfonctionnements hydrauliques de la passe de contournement, la casse d’antenne et des conditions hydrologiques extrêmes ont réduit la continuité temporelle et spatiale des données, et l’absence d’étude hydromorphologique détaillée limite l’attribution précise des effets entre température et structure d’habitat. Néanmoins, les résultats confirment que le programme de renaturation du Guiers mort et l’aménagement du seuil de Moulin Neuf vont dans le sens d’une amélioration significative de la continuité écologique, tout en ouvrant des perspectives d’optimisation future des ouvrages et des habitats.

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